La Calamité du Darkspace

Le plus grand défi de notre époque a démarré dans le silence. La première galaxie que nous pensons avoir succombé à la Calamité était une galaxie lointaine qui, comme beaucoup d'autres, n'avait jamais été contactée. Elle n'avait pas reçu de nom, simplement un numéro de série attribué de manière automatique en listant les phénomènes célestes de l'univers. Sa disparition fut enregistrée il y a quatre mille cycles par un astronome anonyme. Cette aberration a été enregistrée mais ignorée en raison des distances et des nombreuses raisons qui pouvaient expliquer cette disparition à notre vue. Presque un millier de cycles plus tard, l'astronome Alfred Omais découvrit une tendance en augmentation de centaines de galaxies visibles auparavant qui devenaient invisibles. Il nomma cette disparition étrange le Phénomène Darkspace. Pourtant, au même titre que pour la découverte précédente, ces galaxies étaient distantes, n'étaient pas membres de l'Alliance et leurs morts ne devinrent rien d'autre qu'une note de bas de page de l'histoire. L’alliance ne s'estima pas aussi chanceuse quand la galaxie suivante s’éteignit.

Six siècles plus tard, un drone d'urgence partit de la première galaxie de l'Alliance, Fondation, pays des Mondes Centraux, lieu de naissance des espèces piliers de l'Alliance : les humains, les tonnerriens et les Rhoussiens. Le drone arriva à la station de Glissement Epsilon 9. Sa matrice neurale était endommagée au delà de tout espoir de réparation et même ses systèmes de mémoire redondants était touchés et corrompus. La station n'avait aucune idée de ce qu'elle pouvait faire du drone et un vaisseau de reconnaissance des Six Pairs fut envoyé pour enquêter. Cependant, les premiers à découvrir la nature du désastre étaient les pilotes de vaisseaux courriers, déjà en chemin, qui espérait se rendre à Fondation, mais se retrouvèrent à glisser dans le vide.

A ce jour, aucun vaisseau, système ou âme ayant pu témoigner de la mot de Fondation n'a été découvert. Même moi, qui me trouvais au centre du plus gigantesque  réseau de données qui existât jamais, ne peut donner ces informations. Nous savons seulement qu'elle s'est éteinte rapidement et entièrement, aussi proprement que si elle n'avais jamais existé. Des milliers d'équipages de vaisseaux découvrirent que la galaxie qui avait autrefois abrité les plus brillantes civilisations de l'univers était désormais réduite à un vide absolu. Peu de temps après, les recherches d'Omais étaient redécouvertes et son nom fut donné à ce vide : Darkspace.

Darkspace ne peut pas être décrite à proprement parler comme une zone de destruction, car il n'y a pas de débris qui indiquerait que des étoiles, des planètes ou des êtres vivants y ont vécu. Les analyses des radiations ne montrent aucune trace d'énergie d'aucune sorte. Même l'Esper en est absent. Seuls les voyages sans fin de la lumière morte et des ondes radio qui se dispersent dans l'espace prouvent l'existence des milliards d'individus qui avaient peuplé ces mondes. Ceux qui voyaient les lumières de soleil désormais inexistants dans leurs puissants télescopes les appelaient lumières fantômes.

Dakspace avait détruit les stations de Glissement primaires, rendant impossible le retour de la plupart des vaisseaux courriers. Tout ce que nous savons du désastre nous vient de ceux qui sont revenus aux relais intergalactiques par leurs propres moyens, et de missions de secours désespérées organisées peu après, qui revinrent toutes bredouilles. L'extinction de Fondation fut rapide, totale et entièrement inexpliquée. Sans surprise, les gens paniquèrent.

L'Alliance était frappée au cœur. Les Mondes Centraux d'origine – le cœur battant, l'esprit brillant et l'âme de l'APU – avait simplement disparu. Tous ceux qui essayaient de faire un bilan des pertes devinrent fous et ces calculs se révélaient sans intérêt après avoir seulement dénombré les victimes sur une seule planète. L'annihilation totale de tellement d'êtres rendait les chiffres sans intérêt.

La perte des infrastructures et des ressources étaient presque aussi grave. L'APU est organisée pour être autosuffisante jusqu'à un certain point, absorbant les effets des désastres, minimisants les handicaps qui pèsent sur certains points. Mais personne – pas même l'Alliance – ne pouvait être préparé à un désastre à si grande échelle et les mondes les plus aptes à potentiellement affronter cela avaient été les premières victimes.

D'innombrables individus qui vivaient jusqu'ici dans les stations de Glissement proches de Fondation et dans les mondes qui les entouraient s'enfuirent, se déplaçant avec leurs familles à travers les étoiles vers des endroits « plus sûrs » ou pour être plus proches des leurs. Des clans émergèrent à cette époque parmi les réfugiés, car les gens cherchaient le confort en s'identifiant à des petits groupes, même si la tendance ne fut pas à l'isolationnisme total.  Les associations ethniques et nationalistes – parfois réduites à une seule région d'une même planète – gagnèrent en popularité.

L'exode civil provoqué par la peur de l'incompréhension mina le gouvernement de centaines de planètes. Des villes de la taille d'un continent furent rasées dans les émeutes et les flammes. Les bourses, les centres financiers et les autres entreprises s'effondrèrent. Les criminels devenaient plus durs tandis que les forces de l'ordre tentaient de calmer les foules. Des démagogues firent sombrer des planètes entières dans l'hystérie collective et des vagues de zélotes de l'apocalypse fuyaient l'Alliance.

Profitant de tout ce chaos, les corsaires et les pirates Noh lancèrent des incursions de plus en plus profondes. Les lignes de voyage spatial étaient une occasion de pillage, pleines des possessions de toute une vie de réfugiés et d'autres chargements de valeur qui devenaient de moins en moins gardés à mesure que les forces de sécurité étaient rappelées vers leurs planètes en vue de maintenir l'ordre.

Comme c'est souvent le cas, la réponse de l'Alliance fut de contenir les événements de façon pragmatique et de tenter d'éviter des désastres à venir. Les Pairs augmentèrent le nombre de patrouilles et fortifièrent leurs positions dans les limbes de l'espace.  Les tenants de l'ordre et de la stabilité sociale engageaient des milliards de gens à se joindre aux forces de l'ordre, aux agences de police, aux unités de défense planétaires et aux Pairs. La Doctrine – en particulier les Codifieurs et les Gardiens du Savoir – fut la cible de l'intérêt de nombreuses personnes et les demandes d'inscription explosèrent. Leurs universités ont multiplié leurs recrutements par cinq en moins de trois cycles. Les mondes industriels et les Forums augmentèrent leurs crédits de recherche et les développements scientifiques portèrent sur la nature de Darkspace et ce qui serait bientôt connu sous le nom de Calamité Darkspace. La Guilde des Marchands Galactique, jamais à cours de pratiques commerciales douteuses, étendit les contrats avec l'Alliance pour soutenir ces recherches. A une échelle jamais vue jusqu'ici, les ressources et la volonté de l'Alliance étaient tournées vers un seul objectif.

Tout ceci se révéla cependant inutile. Malgré la bonne volonté et des efforts sans fin, les meilleurs scientifiques de l'Alliance, assistés par des légions de chercheurs privés et de Codifieurs de Doctrine, ne pouvaient trouver de réponses définitives. Ils résolurent par hasard des douzaines de problèmes frustrants  et répondirent à d'anciennes questions portant sur l'Esper tout en détaillant des phénomènes précédemment inexpliqués, comme ces fameux trous de la réalité au travers de laquelle passent les tunnels de Glissement, mais ils ne parvinrent pas à résoudre la question qui les obsédait

L'Alliance ne pouvait pas tenir ce rythme très longtemps. Une société menacée finit toujours par s'en prendre de façon agressive à ce qu'elle perçoit comme étant la source de ses malheurs et la résoudra, si possible. Sans cause décelable cependant, les membres de l'Alliance ne pouvaient pas tolérer pendant longtemps les taxes qu'ils supportaient en portant toute leur attention à la crise en cours. Par ailleurs, le terme de « crise » devint au fil du temps de moins en moins adapté pour décrire la situation. Personne ne remettait en question la gravité de la situation – à coup sûr, si Fondation pouvait disparaître en clin d'oeil, cela pouvait arriver à d'autres galaxies. Mais avec chaque jour qui passait, le sentiment d'urgence diminuait et les gens revinrent finalement à leurs comportements précédents et à leurs anciennes préoccupations.

Malgré tous les dégâts, le feu et la peur, une fois que les premières vagues de terreur furent passées et que les gens se rendirent compte qu'ils étaient toujours en vie, un esprit de détermination calme s'empara de la plupart d'entre eux. Malgré la perte dévastatrice subie, l'Alliance prouva à nouveau son adaptabilité et sa ténacité et se remit en condition. Ses principes directeurs de coopération et de support mutuel imprégnaient tellement les mentalités que des groupes entiers revinrent à ce mode de pensée instinctivement. Une fois que tout le monde fut convaincu que le danger représenté par la perte de Fondation n'était pas immédiat, les membres de l'APU se mirent à offrir leur aide à quiconque en avait besoin. Avec sa détermination pondérée et ferme, l'Alliance se reprit en main. La panique se calma et une décennie plus tard, l'urgence à résoudre le mystère de Darkspace diminua alors que les besoins et les préoccupations de la vie quotidienne reprenaient leurs places.

Presque une centaine de cycles après que la Calamité ait affecté l'Alliance, alors que la perte de Fondation commençait à entrer dans l'histoire, une autre galaxie s’éteignit. A nouveau, ce n'était pas une galaxie de l'Alliance, et, malgré les informations détaillées transmises et compilées à partir de toutes les galaxies possibles, cette nouvelle disparition ne donna pas plus de connaissances au sujet de Darkspace. La peur provoqua moins de panique cette fois, mais l'opinion publique resta profondément choquée. Par la suite, au cours des quatre cycles qui suivirent, trois autres galaxies disparurent. En un siècle 86 galaxies furent perdues.

La Calamité continuait son œuvre imperturbablement. Des dizaines d'années pouvaient passer sans qu'une seule galaxie ne disparaisse pour qu'une douzaine d'autres s'évanouissent en quelques temps, suivis par des siècles de silence. Les autres galaxies de l'Alliance n'étaient pas plus protégées de la Calamité que Fondation et l'une après l'autre, elles tombèrent. Depuis la première observation du phénomène Dakspace par Omais, presque trois mille cycles plus tôt, il ne restait plus que neuf galaxies de l'Alliance et 146 autres galaxies. Des vies et des cultures innombrables furent retirées de l'univers, ne laissant derrière elles que des lumières fantômes prouvant leurs existences. On avait soudain l'impression que toute la création devenait sombre.

En dépit de toutes ces disparitions, aucune théorie confirmée au sujet de la cause de la Calamité ne put apparaître. Pourtant, une idée prit racine au cœur de l'Alliance : la Calamité était un phénomène naturel. Comme les supernovas et les trous noirs, l'extension de Darkspace n'était qu'une autre partie du fonctionnement basique de l'univers, une occurrence jamais rencontrée jusque là, peut-être la fin naturelle de son cycle. L'univers mourrait parce que son temps était terminé. Pour les fatalistes et les plus religieux, cette idée faisait sens. Comme Darskpace représentait l'ultime fin de toute existence, ils ne voyaient aucune raison de le combattre. Mieux, ils résolurent de continuer à vivre aussi bien que possible, puisque demain pourrait aussi bien être la fin de tout. Ce concept gagna une popularité immense en un temps record.